En plus de cinquante ans de carrière, ce membre de la  » jeune peinture  » a toujours mis un point d’honneur à aborder son travail d’une manière différente à chaque nouvelle série. D’abord pour ne pas s’ennuyer mais aussi pour surprendre le spectateur à chaque fois.
Par Christian Charreyre

Né en 1943, Frédéric Brandon appartient à la deuxième génération de la Figuration narrative, immédiatement après son ami Gérard Fromanger. Il a exposé sa série des Vaches au salon de la jeune peinture et a participé, en 1972 au collectif antifasciste. Adepte d’un art engagé et même militant, il se pose et nous pose la question, « Qu’est-ce que la peinture? », à laquelle il apporte des réponses multiples au travers de séries aux sujets souvent décalés.

 

 

Vous peignez depuis maintenant plus de 50 ans…

Après mes différents échecs au bac, je ne savais pas quoi faire. Je suis parti au service militaire et, comme toujours depuis mes années de lycée, je dessinais, en pur amateur. Le commandant de mon bataillon de chasseurs alpins m’a confié la décoration des salles de la caserne. Une bonne planque. À la fin de mon service, je me suis demandé pourquoi je ne ferais pas ce métier que j’adore.

À l’époque, on pouvait présenter les Beaux-Arts sans le bac, ce qui était beaucoup plus intelligent… et j’ai été reçu. À la sortie des Beaux-Arts, j’ai eu un poste de prof au lycée Lakanal, d’où j’avais été viré trois fois. Cela m’a un peu vengé. Au Salon d’automne, j’ai exposé avec les moins de 30 ans et Jean-Claude Bélier, un galeriste important, m’a acheté toute la série sur laquelle je travaillais à l’époque, les Sorties d’usine. 500 francs par tableau, alors que je gagnais 800 francs par mois comme prof ! Je suis allé voir mon proviseur dès le lendemain et j’ai démissionné immédiatement.

Avez-vous changé de technique au cours de toutes ces années ?

Quelques années plus tard, à l’occasion d’un voyage aux États-Unis, j’ai découvert dans un grand magasin d’art de New York les acryliques de la marque Liquitex. On parlait très peu d’acrylique à l’époque, moi-même je peignais à l’huile. De retour, en 1973, j’ai travaillé sur une nouvelle série, La Plaza Mayor de Madrid, avec les bancs où s’asseyait le peuple madrilène et les touristes qui passent. Jean-Claude Bélier est passé me voir à l’atelier et m’a dit : « C’est sec ! ». Un mois plus tard, il a été surpris de voir que j’avais utilisé d’autres techniques, des glacis par exemple. On peut tout faire avec l’acrylique. Et il l’a pris comme si je me moquais de lui. Et il ne m’a plus jamais acheté une toile.

Cela vous a posé des problèmes ?

Évidemment, côté financier, ce n’était pas génial. Mais cela a été une chance pour moi parce que Jean-Claude Bélier était un galeriste collectionneur. Il achetait mais il n’exposait pas. Il a été mon galeriste pendant 3 ou 4 ans, m’a acheté 30 à 40 toiles par an, mais je ne m’a jamais exposé. Il affirmait qu’un artiste n’avait besoin que de 20 collectionneurs pour vivre. Mais quand tu peins, tu as envie de montrer ce que tu fais. Après Bélier, je suis passé de petite galerie en petite galerie, notamment chez Yvon Gay à Honfleur, quand j’étais à Franceville. La seule galerie correcte de Normandie dans les années 1980, qui exposait aussi Gérard Fromanger et Jacques Monory. Je suis rentré à la galerie Gabert, où je suis quand même resté 30 ans. J’ai eu beaucoup de chance.

Ce n’est peut-être pas de la chance mais du talent…

Sur ce point, j’ai des doutes [rires]. Je suis heureux quand je peins. Et le lendemain, j’ai des doutes. J’aime beaucoup mon travail, mais j’aime aussi beaucoup le travail des autres… de certains autres. Je peins avec beaucoup de préoccupations, mais sans difficulté. Je n’ai jamais présenté un dossier de ma vie, ce qui m’est arrivé a toujours été par cooptation d’artistes. Je ne sais pas si c’est toujours possible. Le métier a beaucoup changé. Aujourd’hui, quand tu ne vaux pas entre 20.000 et 80.000 euros, tu n’existes pas. Et il n’y en a pas beaucoup…

L’acrylique a-t-elle changé votre manière de travailler ?

Totalement. Je trouve l’acrylique magique parce que tu peux travailler vite. J’aime ça. Tu peux aussi revenir sur une toile, mettre du blanc sur du noir… Tu n’est pas obligé de travailler gras sur maigre, ça ne craque pas. Et si tu veux, tu peux travailler comme à l’huile, avec des ralentisseurs si besoin. Depuis les années 1970, je travaille toujours à l’acrylique et j’ai pu essayer de nombreuses choses. Sur la dernière série en cours, Fait main, je travaille au pastel, tout simplement parce que j’ai retrouvé des boîtes de pastel entières. Ça m’a bien plu. Le travail est différent, mais avec l’expérience, tu comprends vite comment cela fonctionne.