Cet illustrateur espagnol se consacre aujourd’hui à un projet de bande dessinée. Mais sa pratique du portrait à l’aquarelle lui a permis d’acquérir une remarquable maîtrise de cette technique délicate.
Par Christian Charreyre

Ses portraits de stars du cinéma sont étonnants de ressemblance tout en ne relevant pas du photoréalisme mais bien d’une interprétation artistique. Son sens aigu du détail se retrouve ainsi dans ses portraits de célébrités, de personnages de films et de bandes dessinées mais aussi d’inconnues, avec lesquelles il sait transmettre une humeur ou un état d’esprit : séductrice, rêveuse ou sévère…

Quel est votre parcours artistique ?

J’ai une formation classique, je suis diplômé des BeauxArts en Espagne. Parallèlement, j’ai toujours aimé la bande dessinée et la science-fiction. Après mes études, j’ai travaillé comme illustrateur, tout en développant un travail personnel. Aujourd’hui, je me consacre principalement à la bande dessinée, avec des projets personnels.

Vous êtes un dessinateur de bandes dessinée, un illustrateur, un peintre… Quelles sont les différences entre ces différentes activités ?

Par rapport à la peinture, notamment de portraits, les traits des personnages de bandes dessinées sont souvent plus durs. C’est pourquoi je les dessine au feutre avant de réaliser la mise en couleur à l’aquarelle. Pour Flowing Blade Bushido [paru en 2016 NDLR], j’ai adopté un style moins réaliste. Et aujourd’hui, je m’amuse beaucoup à dessiner des robots, ce qui me change pas mal. Mais la technique n’est pas vraiment différente.

Où trouvez-vous vos sujets d’inspiration ?

Dans les bandes dessinées, les films, sur le Net, dans beaucoup trop d’endroits en fait… Avec l’internet, il y a une sur-inspiration. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, les seules sources d’inspiration pour moi étaient les bandes dessinées et les séries animées… Les actrices m’ont toujours fasciné, c’est pourquoi je me suis longtemps consacré à leurs portraits.

Votre technique de prédilection est l’aquarelle. Pourquoi ce choix ?

Un hasard… J’ai toujours utilisé des crayons de couleur mais je n’aimais pas le résultat parce qu’on ne peut pas obtenir une coupe de couleur parfaitement définie. Lorsque l’on va dans le détail, c’est toujours granuleux. Un professeur m’a conseillé les aquarelles. J’ai commencé à les utiliser pour colorier les pages d’une bande dessinée et j’ai constaté que le résultat était exactement ce que je cherchais. Je ne pouvais pas m’arrêter de les utiliser. Au fil du temps, j’ai ainsi cherché à faire avec l’aquarelle ce qui était facile avec les crayons de couleur: obtenir un effet lisse et diffus.

Cette technique est peu utilisée par les illustrateurs et les dessinateurs de bandes dessinées. N’aviez-vous pas envie de passer à autre chose ?

Au contraire ! J’utilise d’autres techniques, j’adore le travail digital, mais l’aquarelle me permet justement d’avoir un style personnel pour la mise en couleurs. L’aquarelle est sans équivalent pour rendre la délicatesse d’une carnation. Et le pinceau reste incontournable pour peindre une chevelure en donnant à la fois une impression de volume et de précision.

Vous avez une grande expérience des portraits de femmes et vos personnages féminins sont très réalistes. Comment avez-vous développé ce savoir faire ?

Il n’y a pas de secret, cela passe par la répétition. C’est pourquoi je me suis beaucoup consacré aux portraits de célébrités. Ce sont des modèles séduisants, chaque star ayant sa personnalité, et on trouve des photographies remarquables sur Internet. Quelqu’un comme Scarlett Johansson, que j’ai souvent peinte, peut être très glamour ou, au contraire, afficher une mine sévère. C’est intéressant à étudier. Il faut prendre le temps d’observer l’humeur et les changements qu’elle implique.

Comment aborder le dessin d’un visage ? Par la forme générale ou par un détail particulier ?

Je suis d’abord un dessinateur. Je n’ai pas une approche de la forme vers le détail, je suis assez rapidement dans la précision. Je commence souvent par les yeux, qui me donnent un point de départ. Ils me servent de base pour les proportions du visage, le nez, la bouche et le menton. Et je termine en général par la chevelure. Je pose d’abord les tons les plus foncés (ombres) puis les plus clairs (lumière), avant de poser les tons moyens. J’ajoute ensuite des rehauts de couleur pour donner plus de luminosité au tableau. Pour finir, je reviens sur les détails qui me permettent d’assurer la ressemblance.

Qu’est-ce qui est le plus délicat ? Le regard ?

Oui, bien sûr. La bouche est aussi importante a saisir, surtout pour les visages féminins. Mais ce qui fait la différence entre un portrait réussi et un autre plus banal reste l’expression du visage. Cela passe par une multitude de détails. Par exemple, pour faire un portrait souriant, il faut évidemment dessiner les coins des lèvres tirés vers le haut, mais aussi les plis qui naissent au coin de la bouche, les joues qui semblent plus rondes, les paupières qui remontent, les yeux qui apparaissent plus petits…

Quelle est votre palette de couleurs pour reproduire le teint de la peau ?

Les aquarelles Schmincke que j’utilise proposent un set de six couleurs spécialement réunies pour les portraits: terre de Sienne lasurée ; violet cobalt; jaune de Naples; ocre clair naturel ; terre d’ombre verdâtre ; terre d’ombre lasurée. C’est un bon point de départ. Mais chaque artiste a ses secrets…

La chevelure est souvent considérée comme particulièrement délicate pour les portraits de femme…

Et c’est totalement justifié. Il faut d’abord penser aux cheveux comme une seule masse et non comme des mèches individuelles. Je commence par appliquer les touches sur les tons les plus foncés, puis j’ajoute les tons moyens et je termine par les zones les plus claires.
Pour obtenir un aspect naturel, les mouvements du pinceau doivent être fluides. L’aquarelle est d’ailleurs géniale pour ça. Une fois les
grandes masses placées, vous pouvez ajouter les détails des cheveux avec un pinceau fin.

Vous n’aimez pas les arrières-plans dans vos portraits…

Je préfère en effet un fond neutre pour faire ressortir le portrait et lui conserver son importance dans le tableau. L’aquarelle me permet des dégradés dans une couleur qui reprend l’une des teintes utilisées par ailleurs, dans la chevelure, un vêtement… C’est différent de la bande dessinée, puisque le décor a une importance majeure.

Êtes-vous méthodique dans votre travail ?

J’ai une méthodologie. C’est la seule façon d’être productif. Si je ne suis pas quelques étapes, je me perds dans le processus. Quand vous commencez une nouvelle technique ou un nouveau style, c’est toujours anarchique, puis vous gardez ce qui fonctionne… bien qu’il soit bon de temps en temps de revenir à l’anarchie pour évoluer.

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