De la Joconde à la Marilyn de Wahrol en passant par les quelques 146 tableaux et 717 dessins que Pierre Bonnard a consacré à son épouse Marthe, le portrait féminin est un sujet majeur dans l’Histoire de l’art… avec des visions qui ont beaucoup évolué au fil du temps.
Par Anne Chanterelle

Longtemps, le portrait a eu une vocation « funéraire », pour garder le souvenir des personnes disparues, êtres proches ou personnalités illustres, et ne s’est pratiquement intéressé qu’aux hommes. Paradoxalement, c’est avec l’iconographie religieuse du Moyen-Âge, et
l’interdiction de peindre des êtres humains, que le portrait féminin voit le jour, avec des représentations de la Vierge. Mais les choses changent à partir du XVe siècle.

Le portrait, plus respectueux de la femme

À la Renaissance, l’Homme, au sens général, est au centre des réflexions artistiques. Et la femme trouve, comme sujet, sa place dans l’importante production de l’époque… et même ses deux places, qu’elle conservera jusqu’à nos jours: d’une part, une image chargée d’érotisme, avec des corps désirables plus ou moins dénudés, dont l’archétype est la Vénus de Botticelli ; de l’autre, des portraits, le plus célèbre étant évidemment La Joconde de Léonard de Vinci et son énigmatique sourire… même si certains spécialistes pensent que le modèle originel n’était pas une femme, Lisa Gherardini del Giocondo comme le pensent la majorité des historiens, mais un jeune apprenti de 16 ans, Gian Giacomo Caprotti, plus connu sous le nom de Salai, avec qui le maître aurait entretenu une « relation ambiguë » ! Avec un autre maître du portrait, Vermeer, les sujets – La Jeune fille à la perle, La Laitière ou La Dentellière par exemple – sont encore plus chastes que ceux des maîtres de la Renaissance. Traditionnellement, le portrait, qu’il soit masculin ou féminin, est souvent une œuvre de commande. Quand il s’agit de représenter une aristocrate, il est important de mettre en avant le statut et la puissance. Cela passe par les vêtements et les bijoux, mais aussi par l’attitude qui doit refléter la confiance en soi et la puissance. L’une des plus célèbres portraitistes du XVIIIe siècle, Élisabeth Vigée-Lebrun, en a fait l’expérience à ses dépens. L’un des portraits de sa protectrice, la reine Marie-Antoinette a soulevé la consternation: la souveraine y était peinte en « robe chemisier », une tenue jugée indigne de son rang ! L’artiste ne manquait pourtant pas de psychologie et son analyse du travail sur commande reste encore pertinente aujourd’hui: « Je tachais autant qu’il m’était possible de donner aux femmes que je peignais l’attitude et l’expression de leur physionomie ; celles qui n’avaient pas de physionomie, je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées ». Les artistes peignent aussi volontiers les femmes de leur vie, épouses, compagnes, maîtresses, amies, modèles… Hélène Froment a ainsi inspiré à Rubens ses tableaux les plus personnels, Rembrandt a rendu de superbes hommages à son épouse adorée Saskia. Marthe a été une source d’inspiration foisonnante pour Pierre Bonnard. Modigliani a immortalisé Jeanne Hébuterne. Victorine Meurent a posé pendant plus de dix ans pour Édouard Manet, notamment pour deux de ses toiles les plus célèbres, Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. Bernard Buffet a mis dans son œuvre sa passion pour Anabel. La peintre impressionniste américaine Mary Cassat a souvent servi de modèle à Edgar Degas, avec qui elle s’était liée d’amitié… même si elle n’était pas franchement heureuse du résultat, déclarant : « Il a des qualités artistiques mais est si douloureux et me représente comme une personne si répugnante que je ne souhaiterais pas qu’on sache que j’ai posé pour lui ».

S’affranchir de la ressemblance

La question du réalisme est au cœur du portrait. En utilisant la peinture à l’huile, qui était une nouveauté à l’époque, et la technique du sfumato, Léonard de Vinci a pu rendre la finesse de la carnation, l’éclat du sourire et l’expression du regard. Ce niveau de réalisme qui a influencé de nombreux artistes pendant plusieurs siècles. La deuxième moitié du XVIIIe siècle voit le triomphe du néoclassicisme et la naissance d’un sentiment de la nature qui annonce le romantisme. Comme le conseillait Élisabeth Vigée-Lebrun, il faut « étudier l’antique ou la belle nature ». À partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le portrait s’affranchit encore plus du réalisme et cherche
à exprimer la vision personnelle de chaque artiste. Les Impressionnistes fondent ainsi les traits du visage dans la lumière. Les Néo-impressionnistes, utilisant le contraste des couleurs complémentaires et le mélange optique, peignent par petites touches juxtaposées, laissant à l’œil du spectateur le soin de recomposer la forme. Cézanne réduit les visages à des volumes simples, construit avec la couleur. Matisse, qui utilise des couleurs sans mélange, affirme : « Je ne fais pas un portrait, je fais un tableau ». Quant à Picasso, son approche du portrait à été fortement marquée par son évolution, des premières toiles très classiques jusqu’aux visages cubistes qui ont fait sa réputation. Et quand il fait le portrait de Gertrude Stein, anguleux comme un masque africain, il lui assène sans ménagement : « Vous finirez par ressembler à votre portrait ! ». Une prophétie qu’on ne peut souhaiter aux amis de Francis Bacon ! Pour ses célèbres sérigraphies de Marilyn, Andy Warhol a multiplié les déclinaisons colorées d’une photographie en noir et blanc tirée de la promotion du film Niagara, explorant ainsi le rapport entre la représentation et la réalité. Dans certains portraits, le visage est comme aspiré par les couleurs vives. Au-delà de la recherche picturale, qui a inspiré et inspire encore de nombreux artistes, Warhol voulait dépeindre l’obsession de la société pour les célébrités qui peut se révéler dérangeante et brutale. Aujourd’hui, le figuralisme fait son grand retour et de nombreux artistes cherchent, à nouveau, la plus grande ressemblance avec leurs modèles. Quelle que soit l’approche de chacun, le portrait, et plus particulièrement le portrait féminin, est un sujet délicat et passionnant.

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