On connaît la célèbre phrase de Balthus,  » L’érotisme est dans l’œil de celui qui regarde  ». Si les nus de Monick Bres affichent une réelle sensualité, ils sont tout autant emprunts d’une grande délicatesse, grâce à une technique originale mariant traits et lavis à l’encre.

Par Christian Charreyre

Est-ce d’être née dans une région, l’Embrunais, où la nature authentique et la luminosité intense des Alpes du Sud qui ont nourri son tempérament artistique ? Où d’avoir grandi auprès d’un oncle artiste agreste, Édouard Brès ? Après une vie professionnelle et familiale bien remplie, Monick Bres s’est lancée, depuis plus de quinze ans, dans une pratique artistique originale. Après avoir essayé diverses techniques et peint la vie sous toutes les formes, animales, végétales et humaines, elle réalise désormais des nus à l’encre. « Quoi de plus beau que le corps humain, vivant, souple, sensuel et doux, tel que la nature l’a fait, sans impudeur ni artifice ? », interroge-t-elle. C’est sans doute sa connaissance de la psychologie qui, après l’avoir aidée à appréhender la diversité des caractères, des mentalités, des espoirs de vie, mais aussi des souffrances de chacun, lui permet aujourd’hui de comprendre et décoder les attitudes, gestes et postures, et de les rendre, à travers le prisme de son regard et de sa sensibilité, en quelques traits et quelques taches de couleur.

Pourquoi ne pas avoir embrassé la carrière artistique qui vous tentait à l’adolescence ?

Tout simplement parce que mes parents m’en ont dissuadée. Pour eux, le métier d’artiste n’était pas un métier sécure, qui me permettrait d’être indépendante financièrement dans ma vie d’adulte. Je me suis donc orientée vers le social.

Comment êtes-vous revenue à la peinture et au dessin ?

Le désir de création artistique est toujours resté ancré en moi. J’ai exercé avec passion mon métier d’assistance sociale, mais, le temps passant et mes obligations familiales et professionnelles étant devenues moins prégnantes, je me suis dit que je pourrais enfin assumer ma passion.

Comment vous êtes-vous formée ?

Tout d’abord, enfant et adolescente, au contact de mon oncle, qui aimait peindre les paysans dans leurs activités de tous les jours, aux champs, en famille, avec leurs animaux… Il était autodidacte mais extrêmement doué. Je l’ai souvent regardé travailler et je l’accompagnais dans ses expositions et vernissages. J’étais subjuguée par la facilité avec laquelle il peignait les personnages, leur donnait vie sur la toile et restituait leur contexte de vie. Quand j’ai décidé de me lancer, j’ai suivi pendant quelques années des cours à l’école des Beaux-Arts de ma ville, Draguignan, avec un professeur en art contemporain diplômé. J’ai acquis avec lui les principales techniques de dessin et de peinture.

Vous avez essayé différentes techniques (aquarelle, huile…). Comment avez-vous finalement choisi l’encre ?

Au feeling, c’est-à-dire selon mon ressenti. J’écoute beaucoup mes émotions. Les encres, notamment celles de la marque Sennelier dont les couleurs sont à la fois riches, lumineuses, variées et dont la consistance est particulière, me per- mettent de réaliser mes nus comme je le souhaite, de leur transférer les émotions que je ressens.

Qu’est-ce qui vous séduit particulièrement dans l’encre ?

Toutes ses caractéristiques techniques. Mais ce que je préfère dans l’encre c’est la liberté qu’elle apporte et aussi la difficulté de l’apprivoiser. Quand on y arrive, c’est un véritable bonheur !

Vous travaillez avec des calames (roseaux taillés). Qu’appréciez-vous dans cet outil original ?

On en change chaque fois qu’on veut modifier l’épaisseur du trait. J’utilise des roseaux sauvages que je taille moi-même, à ma convenance. Pour moi, les traits tracés au roseau taillé ne sont pas rigides. Ils sont souples, irréguliers et donnent de la vie au dessin.

Cette technique est-elle difficile à maîtriser ?

Pas spécialement. Comme pour tout, plus on pratique, plus on maîtrise.

Vous mariez dessin au trait et lavis de couleurs. Comment avez-vous trouvé votre style ?

Au feeling toujours. Pour moi, il n’a jamais été question de copier d’autres artistes. L’expression artistique est et doit être stricte- ment personnelle. À chacun de trouver le sujet qui l’interpelle – pour moi c’est l’être humain, et par extension le nu -, son mode d’expression, sa technique. Il n’y a pas de recette. Il faut seule- ment faire confiance à son ressenti.

Vous réalisez principalement des nus, masculins et féminins. Qu’est-ce qui vous séduit dans ce sujet ?

Peindre les nus me permet d’exprimer la liberté, celle du modèle libéré de ses vêtements, de ses tabous, de ses peurs, de sa pudeur, et la mienne, dans la liberté du geste, de la tâche, du trait, une liberté à la fois totale et totalement maîtrisée. Ce que je re- cherche avant tout, c’est à transcrire l’expression du modèle, et à créer une connivence entre le modèle et la personne qui regarde le tableau. Le savoir-faire est nécessaire, mais il doit être, selon moi, impérativement empreint de simplicité, d’humilité, d’oubli de soi, de respect et de fidélité au modèle.

Comment avez-vous été attirée par cette thématique ?

J’’ai professé toute ma vie comme assistante sociale. Ce métier consiste à aider les hommes, femmes et enfants qui rencontrent des difficultés psychologiques, relationnelles, matérielles, financières… dans leur vie de tous les jours. Il n’est pas possible d’exercer cette profession si on n’aime pas sincèrement et profondément l’être humain. Ainsi, après avoir aidé toute ma vie mes semblables, il m’est apparu comme une évidence de m’intéresser à leur corps, à leur beauté plastique.

Votre approche du nu a-t-elle évolué ?

Depuis peu, mon travail prend une nouvelle orientation, et désormais, il consiste à donner à voir le nu autrement. L’être humain est partie intégrante de la Nature, il en est imprégné, en dépend et peut en devenir parfois une représentation partielle. Si on observe attentivement le corps humain, une fois couché sur le papier, ou sur la toile, on ne peut s’empêcher d’apercevoir des éléments naturels, des paysages, des ombres et des lumières qui nous transportent dans un autre univers, dans un autre espace naturel où la couleur joue également un rôle.

Vous travaillez principalement d’après modèle vivant. Pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas vraiment un choix, plutôt une évidence. Il n’est pas question pour moi de dessiner des poupées Barbie ou de recopier des photos de mode. J’ai besoin d’être en contact visuel avec les hommes et les femmes que je dessine, j’ai besoin de ressentir ce que leur corps exprime. Mon tableau n’est réussi que quand j’ai capté et transcrit cette expression. C’est cette expression que les gens reçoivent et c’est pour cela qu’ils apprécient mes tableaux. D’ail- leurs, tous les titres de mes tableaux, ou presque, traduisent cette expression, en tout cas, telle que je la ressens.

Comment traduisez-vous la relation entre le peintre et son modèle ?

C’est forcément une relation de confiance, et de respect mutuel.

Où peignez-vous ? Comment êtes-vous installée et organisée ?

Comme je travaille d’après des modèles vivants, je dessine dans le cadre d’ateliers associatifs. J’ai besoin d’être bien installée, sur table avec plan incliné. Mon épaule droite étant démolie, je ne peux plus travailler sur chevalet. Par ailleurs, j’ai besoin de pouvoir me déplacer dans l’atelier pour tourner autour du modèle à la recherche de l’angle le plus esthétique. Je mets ensuite mon dessin en couleur chez moi, dans mon salon, au rythme de mon inspiration.

Combien de temps mettez-vous pour réaliser un tableau ?

Tout dépend de mon inspiration. Je peux rester plusieurs jours, voire plusieurs semaines à regarder un dessin sur un chevalet dans mon salon sans y toucher. J’attends de l’imaginer, de le « voir » en couleur pour me mettre aux encres. Ensuite, cela peut aller très vite. En général, je laisse l’œuvre terminée sur le chevalet, et continue à l’observer jusqu’à ce que j’aie la conviction qu’elle correspond à ce que je voulais exprimer.

Est-ce que vous finalisez vos œuvres en une seule séance ou est-ce que vous y revenez plusieurs fois ?

J’ai découvert un excellent moyen de prendre du recul pour juger de mes œuvres : je les prends en photo et les visualise sur l’écran de mon ordinateur. Là, je vois toutes les petites erreurs de dessin, que je peux ensuite corriger.

Êtes-vous satisfaite de tous vos travaux ?

Pas du tout ! Au contraire, je suis toujours stupéfaite quand je reçois des éloges. J’ai l’habitude de dire que je suis sans doute la seule personne au monde qui n’aime pas beaucoup mes nus !

Comment avez-vous commencé à exposer ?

Comme tout le monde, en participant à des ex- pos collectives en salle, mais très vite je me suis aperçue que ce n’était pas satisfaisant : un grand nombre d’œuvres de styles très disparates dans un espace réduit trouble l’esprit. À moins qu’une œuvre ait frappé notre attention, la plupart du temps, on ne sait plus ce que l’on a vu en sortant. En revanche, j’aime toujours beaucoup les expositions en plein air dans les rues des petits villages provençaux puisque c’est là que je vis. Les exposants ne sont pas les uns sur les autres, les visiteurs se promènent entre les stands, et découvrent les artistes à leur rythme. On rencontre beaucoup de gens, visiteurs et artistes, on échange, on dis- cute, et c’est souvent très enrichissant.

Pourquoi avez-vous décidé de ne plus fixer de prix pour vos œuvres ?

J’ai voulu tenter cette expérience pour rendre l’art compatible avec chaque budget, et donc accessible à tous.

Les propositions des acheteurs sont-elles conformes à vos attentes ?

En réalité, je n’ai pu réaliser cet essai qu’une seule fois, et oui, l’acheteur m’a fait une offre parfaitement acceptable. En fait, ce n’est pas aussi simple, et je me suis aperçue que cette proposition gênait les acheteurs. Beaucoup d’entre eux n’osaient pas faire une offre de peur qu’elle soit ridicule. J’ai donc mis fin à cette expérience, mais il m’arrive, dans le cadre d’une négociation de demander à mon interlocuteur de faire une offre. Cela permet d’ouvrir la discussion.