Hymne à la beauté et à la joie de vivre, Renoir peint dans ce tableau le monde des canotiers. La scène a pour théâtre l’auberge d’Alphonse Fournaise à Chatou-sur-Seine, non loin de la Grenouillère. Les jeunes gens a c c o m p a g n é s de leurs amies rentrent d’une promenade en barque et se retrouvent pour un déjeuner. Une vision simplifiée de la société qui accorde une place prépondérante à la femme, bel objet pour le regard du spectateur. « Des femmes passent, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir », dira Marcel Proust. En réalité, ce ne sont plus des femmes, mais la femme, et pour mieux les intégrer dans son œuvre, le peintre les amalgame au décor, il comble tous les vides de la toile en résolvant le problème de la prépondérance de la forme ou de la lumière.

UN TABLEAU MÛREMENT RÉFLÉCHI

Il n’est pas difficile d’imaginer la genèse du tableau. « Il fallut à Renoir plusieurs années pour mûrir le projet : il avait plusieurs tableaux en cours et ses esquisses du sujet ne le satisfaisaient pas. À l’été 1881, il se décida : ‘’je vais me mettre au Déjeuner’’, dit-il à Barbier qui rassembla les fidèles de Renoir », raconte Jean, le deuxième fils du peintre. À cette époque, Renoir séjourne à Chatou, chez le père Fournaise qui gère une auberge fréquentée par les canotiers et leurs amies. Renoir commence le Déjeuner en plein air, sur la terrasse du restaurant et le termine dans son atelier. À table, se réunissent les amis et modèles du peintre. Au premier plan, à gauche, Aline Charigot avec laquelle Renoir vit et qu’il n’a pas encore épousée, et son chien. Elle est l’objet d’un merveilleux portrait de fraîcheur et de gaîté. À droite, le peintre Caillebotte. Derrière Aline se tient le père Fournaise, propriétaire du restaurant. La jeune femme accoudée à la rembarde est la belle Alphonsine, la fille de l’aubergiste. Tous les autres personnages sont des amis du peintre. Comme souvent, Renoir nous fait entrer de plain-pied dans la scène comme pour participer à la lascivité de l’instant, ce tableau illustrant le thème du divertissement des bourgeois. On peut ainsi ainsi reconnaître Charles Ephrussi, le banquier au haut-deforme, et le baron Raoul Barbier en conversation avec Alphonsine. Tous ces personnages forment une admirable composition.

DES PERSONNAGES INDIVIDUALISÉS

Le déjeuner des canotiers révèle des changements dans la technique de Renoir : les couleurs sont variées, les contrastes nets, les personnages parfaitement définis, notamment Aline au visage épanoui et lumineux. Tous sont fortement individualisés. Le tableau a été exécuté sur le lieu, en plein air. La seine, éclairée par un soleil d’été, offre un fond éclatant. On y trouve les caractéristiques de la peinture impressionniste mais aussi aussi une touche singulière à Renoir puisque ce sont les femmes avec lesquelles les canotiers ont déjeuné qui sollicitent l’attention. Mais ce qui confère une unité à la toile n’est autre que le regard qui lie les personnages de la composition deux à deux.

UNE PALETTE LUMINEUSE

Ce qui distingue Renoir des impressionnistes reste sa richesse chromatique. Pour lui, « La chose la plus importante pour un peintre, c’est la couleur, et la chose la plus importante encore est de savoir quelles sont les couleurs qui durent ». Le déjeuner des canotiers s’éclaire de tons lumineux, même légers. Renoir délaisse le rendu visuel et atmosphérique si cher aux impressionnistes pour un rendu plastique. Le tableau fait ressortir des couleurs joyeuses, enivrantes, en accord parfait avec le climat dominical à Chatou :

– le blanc de la nappe et du maillot des deux hommes, celui légèrement teinté d’ocre de l’homme qui se penche et de la femme sur la balustrade précisent les détails de la nature morte sur la table et mettent en relief la robe des deux femmes dont la luminosité d’un noir teinté de bleu constitue une puissante tonalité ;

– le noir teinté de bleu ne semble dépendre que des incidences fortuites de la lumière. À cette couleur répond la teinte de la veste, du haut de-forme, du chapeau melon, de la robe des trois autres personnages au fond du tableau ;
– l’ocre des chapeaux s’allie à l’orange de la tente où se superposent quelques taches jaunes qui créent un effet de transparence ;
– les verts de la végétation jouent de l’ombre et de la lumière, elle-même tamisée par le store.
Enfin, si le déjeuner est terminé, la nature morte du premier plan vibre encore sur la nappe blanche où bouteilles, verres étincelants et fruits, reproduits d’un pinceau particulièrement souple, semblent animés d’une vie autonome.

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