Se lancer dans l’aventure de l’apprentissage d’une discipline artistique est toujours un défi. Avec une interrogation : combien de temps avant de parvenir à un résultat satisfaisant ? La réponse n’est pas si simple. Par Christian Charreyre

 

La question fait sourire Thierry Marié, professeur de peinture et de dessin à Nancy. « C’est en effet souvent ce que me demandent les élèves. La première réponse, c’est que cela va dépendre de leur investissement en temps et en travail. Il est certain que venir deux heures en cours par semaine, ce n’est pas la même chose que de prendre deux heures de cours et de travailler cinq heures chez soi tous les jours ! Ce que peuvent faire, par exemple, les gens qui doivent préparer de manière intensive un concours d’entrée à une école ». Pour une pratique en amateur, Thierry Marié soulève un autre point : « Il faut aussi se poser la question : est-ce que je veux juste être dans un club où on fait de jolies peintures ou réellement apprendre à peindre ou à dessiner ? Ce n’est pas tout à fait la même chose. Dans un cas, vous aurez juste la satisfaction d’avoir un résultat ; dans l’autre, vous aurez en plus le plaisir d’apprendre, qui n’est pas le même que le seul plaisir de faire ».

LOGIQUE D’APPRENTISSAGE

Pour Thierry Marié, « Le véritable apprentissage consiste à se confronter à quelque chose de difficile. Je n’y arrive pas. Pourquoi ? Et là, le professeur peut vous aider. Est-ce que c’est une question matérielle, par exemple les produits utilisés qui n’étaient pas adaptés au sujet ? Une mauvaise compréhension des lumières, de la perspective ? À des questions qui n’ont pas été abordées préalablement… ? Si l’enseignant se contente de donner des recettes exactement adaptées au niveau de l’élève, ce dernier va tourner en rond. Il sera satisfait un temps, avant de se rendre compte qu’il ne progresse pas. L’utilisation des quadrillages est un bon exemple. Si vous dessinez à partir d’une photo en reproduisant une grille sur votre feuille, vous obtiendrez un dessin juste, qui reproduit exactement votre modèle.
Mais vous n’apprendrez pas à dessiner de cette manière ». Pour progresser, il est important de ne pas confondre la notion d’examen avec celle d’exercice, une distinction à laquelle notre formation scolaire ne nous a pas habitués, comme l’explique l’enseignant nancéen : « En sciences, on ne considère pas qu’une expérience est ratée parce qu’elle ne donne pas le résultat attendu. Un résultat négatif nous apprend aussi quelque chose. En dessin ou en peinture, certaines personnes progressent moins vite parce qu’elles veulent à tout prix avoir un ‘’beau résultat’’. Si vous êtes dans cette approche, vous allez chercher à rester dans votre zone de confort, avec des recettes qui vous permettent de réussir à chaque fois. Si c’est le but, autant faire de la peinture par numéro, le résultat est garanti ! ».

APPRENDRE À ÉCHOUER

Notre formation scolaire ne nous familiarise pas avec cette démarche. « À l’école, si vous faites zéro faute à une dictée, vous aurez une très bonne note. Mais en tant qu’exercice, c’est nul ! Vous n’allez rien apprendre. En dessin, si je fais faire deux heures sur des exercices de perspective, l’élève ne va pas repartir avec le dessin d’un beau château, juste des croquis simples. Mais il va acquérir une expérience qui va lui permettre de mieux comprendre ce qu’il observe. Dans la rue, il va reconnaître que là, il y a un point de fuite, là il y en a deux… Quand on comprend pourquoi on n’arrive pas à dessiner, on progresse plus vite. Il faut initier l’élève au plaisir d’apprendre et pas uniquement à celui de réussir ».

À CHACUN SON RYTHME

Tout le monde n’avance pas aussi rapidement. C’est une problématique pour les professeurs comme pour les élèves. La réponse qui vient naturellement à l’esprit est celle du talent inné. Un point de vue qui laisse Thierry Marié dans l’expectative : « Sur ce sujet, j’ai une position un peu paradoxale. On ne peut jamais savoir si on est doué pour quelque chose avant de s’y être investi suffisamment. Si Mozart n’avait jamais touché un instrument de musique, personne n’aurait su que c’était un prodige. Pour qu’un talent émerge, il faut lui donner les conditions de se manifester. Il faut essayer, et essayer sérieusement. Évidemment, il y a des différences d’habileté psychomotrice, de qualité de perception, de compréhension… entre les gens. Nous ne sommes pas tous égaux ». La question tient au fait que les compétences pour maîtriser le dessin et la peinture ne sont pas sollicitées par les autres activités humaines. « Dessiner suppose de remettre en cause notre perception du monde, la manière dont notre cerveau fonctionne. Si on demande à des gens de dessiner un verre posé sur une table, ils vont faire une base plate, parce qu’il faut que le verre tienne sur la table. Ils vont dessiner un demi-cercle pour pouvoir contenir du liquide et deux traits verticaux pour le pied. Il ne vont pas vraiment dessiner un verre, ils vont « écrire » un verre symbolique, comme un idéogramme. Quand un enfant dessine une maison, il va souvent mettre une cheminée, même s’il n’y en pas pas, parce qu’en fait, il dessine la maison Walt Disney qu’il a dans la tête. Il faut apprendre à ne pas dessiner ce que le mental nous suggère mais uniquement ce que l’on a devant les yeux », explique l’enseignant.

NÉCESSAIRE TRANSFORMATION

Et cela suppose de se remettre en cause et d’accepter de changer. « Parmi mes élèves, j’ai des gens d’origines socio-professionnelles très variées. Certains ont d’importants niveaux d’études, des capacités intellectuelles très élevées, et ils ne progressent pas plus vite que les autres, au contraire. Parce que dessiner relève de capacités psycho-cognitives différentes. Souvent, des élèves me disent en montrant leur dessin : ‘’on dirait que c’est fait par un gosse de huit ans !’’. Je leur réponds : ‘’c’est normal ! La partie de ton cerveau qui peut dessiner n’a pas été activée depuis tes huit ans’’. Quand on veut apprendre à dessiner à 40 ans, il faut arriver à faire la lumière dans cette partie du cerveau peu sollicitée ». Quand on se demande pourquoi certains vont mettre beaucoup de temps pour réussir à dessiner, voire n’y arriveront jamais, c’est souvent parce qu’ils ne veulent pas transformer leur perception du monde. « C’est une clé pour avancer », même si ce n’est pas la seule.

HABILETÉ ET CONNAISSANCE

Il y a bien d’autres capacités à acquérir. Certaines relèvent de la connaissance théorique, comme la théorie des couleurs, les règles de la perspective, les principes de composition d’un sujet… Il y a aussi la maîtrise technique. Entre l’aquarelle, la peinture à l’huile, le dessin au fusain… il existe un tronc commun, mais la manipulation, les savoir-faire, l’acquisition de la dextérité nécessaire vont être très différents. « Il y a un apprentissage de la perception et un apprentissage technique. Il y en a un qui relève du bagage et un de la transformation. Il faut bien distinguer les deux, qui doivent se mener de front. Mais quand la perception en mode dessin est acquise, le déclic peut se faire très rapidement. À la limite, quelqu’un qui n’a aucune connaissance technique mais qui a acquis une bonne perception arrivera à se débrouiller. Il va prendre un morceau de charbon de bois, il va faire des erreurs, mais ses peintures seront justes. Et la progression sera ensuite rapide », explique Thierry Marié. Alors, finalement, peut-on donner une réponse à la question ? « Il ne faut sans doute pas se demander en combien de temps on saura tout faire, c’est le chemin de toute une vie. Mais, par exemple, en combien de temps on pourra faire une belle aquarelle. J’ai constaté que, au bout de deux ans de pratique, avec un rendez-vous une fois par semaine et un peu de travail personnel, la grande majorité des élèves a fait le tour de la plupart des difficultés et sortent des résultats intéressants, s’il n’ont pas de blocages psychologiques qui les empêchent de changer de perception. Et c’est à peu près la même chose pour toutes les techniques ». Un objectif à moyen terme qui mérite qu’on s’y investisse.

 

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