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Les leçons des peintres de la Renaissance

Si la représentation du visage humain existe depuis toujours, il a fallu attendre le XVe siècle pour voir apparaître le portrait tel que nous le concevons aujourd’hui, se détachant de l’imagerie religieuse pour entrer dans l’intimité de l’être.
Par Anne Chanterelle

L’art du portrait semble avoir connu une longue éclipse durant le Moyen Âge, jusqu’à l’arrivée de ces Florentins exubérants et libertins qui ont marqué le début de la Renaissance en Europe. Pendant mille ans, le poids de la religion a figé les codes du dessin et de la peinture, avant que l’on ne s’autorise à représenter des hommes simples, ni Dieu, ni Vierge, ni Saint, ni puissants… Des hommes que l’on rencontre tous les jours dans les rues des villes naissantes, sur les marchés d’une Europe se libérant du joug de ses maîtres. Les artistes se divisent alors en deux groupes. D’un côté, les peintres de cour, engagés par les nouveaux puissants de l’époque ; de l’autre, quelques créateurs qui s’émancipent pour ouvrir des ateliers accessibles au grand public. En Flandre et en Toscane, puis en Allemagne, c’est une véritable renaissance culturelle et artistique.

Du croquis à la fresque

Les Italiens utilisent le terme disegno pour décrire l’ensemble du processus de création. Le dessin n’est alors qu’une simple étape préliminaire au travail final sans autre but que de préparer une sculpture, une fresque ou une peinture de commande. Ces dessins préparatoires sont appelés des « cartons », un terme qui vient de l’italien cartone, signifiant tout simplement « croquis préliminaire ». Les artistes de la Renaissance multipliaient les cartons pour pouvoir exécuter les fresques qu’ils réalisaient sur des supports humides. Dessinés à partir de croquis, les cartons sont souvent de la même taille que la toile finie. Peu à peu, le dessin a cependant acquis ses lettres de noblesse et certains artistes ont commencé à les traiter comme des œuvres autonomes. Une fois le dessin tracé sur le mur préparé à la chaux, les peintres ne disposaient que de quelques heures pour appliquer la couleur sur cette matière en train de sécher. Ce n’est qu’avec l’apparition de la peinture à l’huile, développée par des artistes comme Jan van Eyck, que les peintres ont pu se libérer peu à peu de la contrainte de la rapidité d’exécution. Dès lors, ils pouvaient peaufiner leur œuvre plus longtemps avant de commencer à y ajouter de la couleur. Ces cartons originaux nous sont parvenus sous forme de dessins au fusain, à la sanguine, à la mine de plomb voire à la plume. Le dessin est parvenu à un niveau d’excellence, et certains artistes ont commencé à les traiter comme des œuvres à part entière.

De la fresque au tableau

Dans la Galerie des Offices, à Florence, une longue frise, quasiment collée au plafond dans les longs couloirs qui donnent accès aux salles d’exposition du musée, donne à voir les portraits des rois et puissants des siècles précédents, des Habsbourg aux Médicis en passant par les Valois ou les Papes. Les visiteurs ne jettent qu’un regard distrait sur ces portraits standardisés, se précipitant vers les chefs-d’œuvre réalisés par Botticelli ou Bronzino. Toute la différence entre une peinture conventionnelle et une approche sensible du portrait.

Le génie de Boticelli

Sandro Botticelli a réalisé son chef-d’œuvre, La naissance de Vénus, en utilisant la tempera (détrempe), une technique associant des pigments et des liants comme l’œuf. Cette méthode a longtemps été la seule utilisée par les peintres pour peindre les fresques (directement sur le plâtre humide) ou sur des panneaux de bois enduits de colle. Elle a été peu à peu remplacée par la peinture à l’huile puis par l’acrylique. Ce tableau majeur a été réalisé sur toile, au lieu du bois de peuplier que l’artiste utilisait habituellement. Pour préparer ses couleurs, Botticelli a utilisé du blanc d’œuf ainsi qu’un peu de matière grasse qui ont rendu sa texture extrêmement souple. On constate, plus de cinq siècles après sa création, que la toile ne présente quasiment aucune craquelure. Par sa facture, le tableau est proche des fresques que le peintre a réalisées, notamment dans la chapelle Sixtine, à Rome. De nombreuses fresques ont été perdues avec le temps. Reste celle réalisée pour la villa Lemmi, à Florence. On y retrouve la douceur du dessin du Florentin.

Une révolution dans l’histoire de l’art

Âgé d’à peine 14 ans, Léonard de Vinci entre dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio à Florence, le plus célèbre à son époque. Il apprend à dessiner et à peindre en même temps que Le Pérugin (Perugino). À la mort de son maître, trois ans plus tard, il entre au service du grand sculpteur, Donatello. Très rapidement célébré par ses contemporains, Léonard a malheureusement passé la plus grande partie de son temps à se disperser. Ingénieur, inventeur, scientifique, génie… Mais tout ce qu’il a pu imaginer ou dessiner s’efface devant un chef d’œuvre qui a marqué l’histoire de l’art. Ce simple portrait d’une femme posant devant un paysage paisible de Toscane contient une révolution technique qui a bouleversé les artistes de son époque. Le « sfumato », cet ombrage utilisant plusieurs couches successives de peinture pour effacer toute trace du dessin initial, donne un volume et des ombres très particulières qui seront ensuite imitées et reproduites par tous les peintres de la Renaissance.

L’apparition du portrait privé

La fin du Moyen Âge a été marquée par l’apparition des villes, de la bourgeoisie et des marchands qui parcourent l’Europe pour vendre et acheter leurs marchandises grâce aux épices (qui donneront naissance aux « espèces »). Cette nouvelle classe sociale devient aussi riche que les Princes et la noblesse, qui continuent à diriger militairement et politiquement les États. Ces « nouveaux riches » commencent à commander des œuvres pour leur plaisir personnel. Fresques décoratives dans leurs demeures, portraits intimes pour se souvenir d’êtres aimés, donations ostensibles qui permettent de faire figurer les portraits des généreux donateurs au dos des triptyques offerts aux églises… le peintre devient un commerçant et un artisan qui tient boutique. On visite son atelier, où il travaille entouré de ses élèves, perpétuant sa technique. Il y a ainsi une filiation qui s’installe de Masaccio à Filippo Lippi, puis à Botticelli, qui transmet ses connaissances au fils de son maître, Filippino Lippi. Cette tradition s’étendra ensuite aux Parmigianino, Titien, Veronese, Raphaël et leurs successeurs qui aboutiront jusqu’à Rubens, Rembrandt ou Fragonard.

Renaissance au Nord

L’art du portrait s’est développé en Italie avant de se répondre dans le reste de l’Europe comme une traînée de poudre. Les tableaux de Botticelli ont été recopiés par des élèves pour être diffusés sur tout le continent. Une mélancolie frappante émanait de ses dessins, principalement exécutés à partir de croquis qu’il avait réalisés de la belle Simonetta Vespucci, morte de tuberculose à 23 ans. Ce style se répandit, surtout en Allemagne, où il devint incontournable dans l’œuvre d’artistes comme Albrecht Dürer, Hans Memling ou Lucas Cranach. La Renaissance se répand ainsi sur tout le continent. La reproduction sous forme de gravures permet le tirage et la diffusion de ces images qui circulent dans la bourgeoisie. La Réforme luthérienne, qui apparaît en 1517, marque un schisme dans l’église mais aussi dans les courants artistiques. Alors que les Protestants rejettent toute idée de « Sainte-Vierge », les représentations religieuses disparaissent progressivement au nord de l’Europe pour laisser la place aux sujets profanes. Durant les guerres de religion qui ont déchiré l’Europe ensuite, de nombreux artistes décident de partir tenter leur chance loin de leur pays d’origine. C’est le cas, notamment, d’Hans Holbein (1497-1543), peintre allemand natif d’Augsburg, parti faire fortune à Bâle, puis à Londres, sur la recommandation d’Érasme, qu’il a rencontré en 1523. Holbein a découvert le travail de Léonard de Vinci lors d’un voyage en France. Comme lui, il commence à travailler le volume et l’ombre à l’aide des fusains. Il est devenu l’un des principaux portraitistes de son époque, appelé par les hommes les plus puissants d’Angleterre, de Thomas More au roi Henri VIII.

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