Difficile de déterminer si ses toiles sont des paysages réels stylisés, un univers imaginaire ou même une pure abstraction. Toujours est-il qu’elles nous entraînent dans un monde mystérieux et un peu magique, tout en délicatesse et en émotion.
Par Christian Charreyre

Fleur Cozic le dit elle-même : « Ma plus belle peinture serait le paysage qui m’effraie mais qui m’aimante ». La composition de ses toiles peut sembler chaotique, les teintes sombres, mais l’effet est à la fois sécurisant et un peu mélancolique. Cette Bretonne de naissance cherche peut-être à retrouver les hivers de sa région de cœur, où les éléments se déchaînent parfois. Hyper productive, Fleur fait corps avec ses toiles, qu’elle n’hésite pas à malmener, allant jusqu’à leur soumettre un tas d’épreuves dont elle seule a le secret.

Quel a été votre parcours artistique ?

J’ai commencé à dessiner à l’encre sur papier il y a plusieurs années, en étant au lycée. En arrivant à Paris, étudiante en Histoire de l’art, j’ai voulu tenter la peinture sur toile en explorant la technique de la peinture à l’huile. J’étais fascinée par toutes les possibilités que cette technique pouvait offrir, par son odeur aussi. À cette époque, je peignais uniquement avec du blanc, du noir et du bleu sur un même format. Mon but était de voir de quoi j’étais capable en me donnant ce défi technique. Puis est venue ma curiosité d’explorer d’autres médiums tels que les pigments, le fusain, l’acrylique, la gouache, ainsi que d’autres formats. La base de ma peinture est les paysages, ceux que j’imagine, ceux que j’ai pu voir, ceux que j’ai pu rêver.

Comment définissez-vous votre style, entre abstraction et figuration ?

Mon point de départ a été de peindre des paysages, des montagnes, la mer de manière figurative en utilisant de l’huile et de l’encre. J’ai poursuivi cette recherche picturale en faisant énormément de mélanges de divers médiums. Plus j’avançais dans cette exploration, plus ces paysages disparaissaient où étaient relayés au second plan. Ce qui m’importe aujourd’hui est ma base sur laquelle je vais ensuite créer un univers fait de multiples couches superposées. Je tente de transposer sur mes toiles une sensation que j’ai pu ressentir, inconsciemment ou consciemment, en voyant tel ou tel endroit. Cette sensation est figurative parfois à la lisière de l’abstraction. J’aspire à créer un univers dans lequel l’œil est happé par les détails qu’on ne voit qu’en s’approchant de la toile. J’aimerais tellement réunir dans une même toile le romantisme, l’abstraction, la figuration avec une petite touche de dripping. Personnellement, je suis incapable de catégoriser ma peinture dans un style bien défini.

S’est-il imposé à vous ? A-t-il beaucoup évolué ?

Non, je ne dirais pas qu’il s’est imposé à moi puisque je suis allée le chercher en le développant. Ce qui est intéressant dans la pratique d’un art est qu’il n’y a pas de fin. On pense avoir exploré telle technique, utilisé tels médiums mais on se rend vite compte de la multitude de possibilités. Et oui, il a évolué au fil des années car il est moins lisse qu’aux prémices. Je peux ainsi passer plusieurs jours sur une toile pour tenter d’obtenir l’effet escompté. Il y a aujourd’hui également beaucoup plus de matière qu’au début. J’ai fait évoluer mon style et lui-même m’a fait évoluer puisque je suis devenue bien plus exigeante envers moi-même. Lorsque le résultat ne me plaît pas, je recommence encore et encore et je peux passer des semaines à revenir sur une même toile.

Vous citez le peintre Anselm Kiefer comme l’une de vos références. Comment l’avez-vous découvert et qu’est-ce qui vous inspire en lui ?

Anselm Kiefer est pour moi le plus grand artiste vivant. Je ne me souviens plus comment je l’ai découvert mais cela fait plusieurs années. J’admire son travail, la façon qu’il a de détruire la toile pour la faire renaître, la faire vivre, la sublimer. Je suis éblouie par son travail du plomb, par sa capacité à insérer du volume, par sa réussite à associer la sculpture à la peinture. Ses œuvres sont très noires,très chaotiques mais tellement romantiques. Il met l’Homme face à la puissance de la Nature et de la nature humaine.

Quelles sont votre autres références ?

Hans Hartung, Bernard Buffet, Soulages pour le geste. Van Gogh, Monet, Turner, Friedrich, Rembrandt pour leurs paysages si différents et pourtant si proches dans le ressenti d’une nuit étoilée, torturée, pour la capacité à transposer la solitude et la mélancolie d’un paysage. Et j’ai eu un coup de cœur pictural lorsque je suis allée en Pologne voir le Panorama de Racławicka.

Pourquoi cette prédominance du gris dans vos toiles ?

À mes yeux, le gris, est la couleur la plus importante en peinture car elle offre un éventail incroyable qui peut à la fois se rapprocher du blanc et du noir. J’aime les photographies en noir et blanc, ces différentes nuances de gris qui donnent une profondeur au sujet traité. Je trouve que le gris est une couleur très subtile qui permet au blanc et au noir de s’affirmer davantage.

Votre dernière exposition s’appelait « Melancholia ». Vos peintures sont-elles généralement tristes ?

« Melancholia » était une référence au titre d’une exposition d’Anselm Kiefer et de La Nausée de Jean-Paul Sartre. Je ne vois pas mes peintures comme « tristes ». Certaines, très noires, peuvent donner l’illusion qu’elles sont mélancoliques en effet. Je dirais plutôt que mes peintures peuvent représenter un univers qui peut sembler chaotique, déchaîné parfois, mais dans lequel on peut y trouver une poésie malgré un certain désordre imagé. L’atmosphère peut sembler triste par les teintes mais certaines touches, certains détails l’apaisent.

Accordez-vous beaucoup d’importance au titre de vos œuvres ?

Oui, c’est très important pour moi, pour mes œuvres comme pour mes expositions. Ma première expo, qui s’est déroulée au mois d’octobre, s’appelait E105 : E pour exposition, 105 car ma grand-mère aurait eu 105 ans le 13 octobre. Toutes mes toiles avaient pour titre la date de naissance de personnes qui me sont chères, et j’ai essayé de peindre en fonction des goûts et de la personnalité de chacune d’elles. Pour « Melancholia », j’ai choisi des titres en latin. Je souhaitais quelque chose de court et en rapport avec ce que je voyais de prime abord. Mais lors de ma première exposition, plusieurs personnes ont vu dans mes tableaux des choses différentes… que je n’avais pas vues. J’ai donc essayé de prendre du recul entre ce que je voyais et ce que le spectateur pourrait voir. Une de mes toiles par exemple était très abstraite pour moi, mais une proche y a vu un visage. D’où le titre, Portrait de Femme…

Vous êtes une adepte des techniques mixtes. Qu’est-ce qui guide vos choix ?

J’emploie plusieurs médiums pour une seule et même toile. Je fais des mélanges ! J’utilise de l’huile, de l’encre, des pigments, du fusain… rarement de l’acrylique. J’avance petit à petit dans la toile, je superpose plusieurs couches de peinture. C’est la toile qui guide mes choix. Je ne sais jamais quel résultat j’aurai exactement une fois la toile sèche. Parfois, c’est une déception ; parfois ; une jolie surprise. Le premier résultat va donc guider mes choix dans l’utilisation de tel ou tel médium pour la deuxième couche et ainsi de suite.

Êtes-vous sensible à la qualité des matériaux et instruments que vous utilisez ? Quels sont vos produits favoris et où vous fournissez vous ?

Oui, je suis très sensible, exigeante même quant aux matériaux que j’utilise. Je ne souhaite pas que mes tableaux se détériorent, changent de teintes parce que j’aurais pris des matériaux « bas de gamme », notamment par respect pour les personnes qui achètent mes œuvres. Je me fournis chez Boesner pour tous les médiums (encre Sennelier, Rohrer & Klingner, huile Lefranc Bourgeois) ainsi que pour les toiles de petits formats, et chez Marin Beaux-Arts pour les grandes toiles et les encadrements.

Comment vous organisez-vous pour peindre ?

J’ai la chance de pouvoir louer un appartement spacieux près de Vincennes. Une des pièces, de 20 mètres carrés environ, est consacrée à peindre. Je bâche entièrement le sol et étale tout mon matériel autour de la pièce. Je travaille uniquement au sol. Mon rêve ? Avoir un grand espace pour faire de très grands formats.

Comment vous êtes-vous décidée à montrer  vos œuvres et à les vendre ?

Lorsque je me suis mise à peindre sur toile, je n’avais pas projeté qu’arriverait un moment, je manquerais de place, que je pourrais montrer mes tableaux… Seuls ma famille et mes amis savaient que je peignais. Je n’en parlais pas outre mesure. En octobre 2018, je me suis décidée à louer un espace rue Charlot dans le IIIe arrondissement de Paris. L’expérience m’a énormément plu, plusieurs personnes de mon entourage ont su à ce moment là que je peignais. Puis est venue la deuxième exposition à l’espace Oppidum en juin 2019. Des
personnes qui n’avaient pas acheté à ce moment là m’ont contactée par la suite pour voir mes tableaux. Je reçois chez moi sur demande, quand la personne est intéressée par une ou plusieurs toiles  et souhaite les voir en « vrai ».

Aujourd’hui, est-ce que vous vivez de votre art ?

Non, je ne vis pas de mon art. J’ai la chance de travailler à côté et donc la liberté de ne pas avoir de pression pour payer les factures incompressibles !

 

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