Depuis 30 ans, Valérie s’est spécialisée dans le portrait, qu’elle réalise principalement dans son atelier de Neuilly-sur-Seine. Elle marie une grande maîtrise technique à une approche individualisée de la relation avec le modèle.
Par Christain Charreyre

De sa formation aux Beaux-Arts à ses années de pratique et d’enseignement, Valérie Tertrais a développé une vision personnelle de l’art du portrait, une discipline exigeante qui requiert des connaissances en morphologie, un savoir-faire pictural et une profonde compréhension de l’âme humaine.

Pourquoi vous êtes-vous spécialisée dans le portrait ?

Quand j’étais aux Beaux-Arts de Paris, il fallait que je gagne ma vie parce que mes parents n’avaient pas les moyens de financer mes études. Et ce qui se vend le plus facilement, c’est le portrait, tout simplement. Si vous proposez un paysage ou une nature morte, vous n’êtes jamais sûr de le vendre, contrairement à un portrait. Étudiante, je n’étais pas trop maladroite et les gens me demandaient de faire leur portrait, et ça c’est fait doucement, comme cela. Outre cet aspect alimentaire, l’humain m’a toujours intéressée.

Le portrait est-il un domaine plus délicat que d’autres?

A priori, quand on est artiste peintre et que l’on a fait les Beaux-Arts, on doit savoir tout peindre. Le problème majeur du portrait, c’est celui de la ressemblance. Quand vous réalisez un paysage, si vous déplacez un arbre ou que vous ajoutez des fleurs, personne ne vous en tiendra rigueur, vous êtes maître de la composition. Mais lorsque vous dessinez ou peignez un visage, vous êtes en face d’une personne qui est en attente. Vous vous retrouvez confronté au « sentiment » de la personne, ce qui est très troublant pour le portraitiste. C’est donc un challenge : il faut que les spectateurs reconnaissent le modèle et puissent dire : «C’est tout à fait elle ».

N’y a-t-il pas un risque à faire un portrait « trop » ressemblant ?

Il y a la réalité et l’image que l’on a de soi. Quand on se regarde dans la glace, on prend la pose, on n’a pas envie de se voir avec les yeux cernés ou un bouton sur le nez. Tout l’art du portrait, c’est de choisir le meilleur angle et de donner la meilleure impression. Quand j’étais débutante, je n’avais pas compris cela et faisais ce que je voyais. Je pensais qu’il fallait être « authentique ». Petit à petit, on apprend, on se polit, on comprend que l’on est en face de quelqu’un qui n’a pas envie de se voir de mauvaise humeur ou avec une bouton sur le nez.

Comment mettre le modèle à son avantage ?

Élisabeth Vigée Le Brun expliquait qu’elle plaçait ses modèles sur une petite estrade pour qu’ils soient vus par en dessous parce que c’est plus flatteur, et qu’elle parlait longuement avec eux pour attendre le moment le plus propice, l’expression la plus agréable, saisir le profil le plus intéressant. Ainsi, on finit par avoir une image un peu sublimée. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès. Tout l’art subtil du portrait est de rendre les vrais traits du sujet… en mieux.

Peindre les femmes, est-ce plus difficile ?

Beaucoup plus que les portraits d’hommes! Il y a une exigence sociologique et psychologique : on attend que les femmes soient jolies, gracieuses, féminines… et elles-mêmes finissent par s’en persuader. Un homme s’en fiche complètement: des rides donnent du charme, des cheveux gris sur les tempes séduisent, un côté macho ou un peu dur peut plaire…

Et du côté morphologique ?

Chez les hommes, les os sont plus marqués, les muscles, comme le masséter par exemple, plus apparents, le nez est plus fort en général. Le crayon s’accroche plus facilement à ces traits qu’à quelque chose de lisse.

Commencez choisissez-vous vos sujets ?

Depuis 30 ans, je ne fais que du travail sur commande. Au début je courais plutôt après les clients et, avec le temps, ce sont plutôt eux qui viennent à moi, le boucheà-oreille fonctionne. Tous les ans, je me dis que cela va s’arrêter, mais il y a toujours beaucoup de demandes. Même si, comme tout portraitiste, je travaille parfois d’après photo, je préfère faire poser les gens dans mon atelier le plus souvent possible. C’est extrêmement important… Il y a une discussion entre le peintre et le sujet, on choisit ensemble les vêtements, l’éclairage…

Comment débuter et progresser dans l’art du portrait ?

Il faut absolument apprendre les proportions, le découpage, les lignes, savoir comment dessiner un œil, un nez… Avec le crayon d’abord, les différentes techniques ensuite. Il y a un savoir-faire technique à acquérir, il suffit de voir le nombre de livres sur le sujet. Et il y a plusieurs méthodes de construction du portrait.

Laquelle préférez-vous ?

Je suis plutôt pour ce que l’on appelle la technique approximative. Plutôt que de partir sur une globalité – on fait un ovale avec les trois traits pour positionner les sourcils, le nez et la bouche -, on part du haut du visage, les tempes, le front, les sourcils et l’on descend, un peu
comme une tapisserie à l’ancienne. Chaque petit morceau s’associe à chaque petit morceau. Au bout de 30 ans de métier, j’ai constaté que c’était la méthode la plus sincère. On s’aperçoit qu’aucune personne n’est faite pareille et, avec une approche générale, on perd parfois les caractéristiques de chacune.

Vous utilisez pratiquement toutes les techniques (crayon, fusain, sanguine, pastels, huile). Chacune a sa spécificité ?

C’est surtout pour répondre à la demande. Les gens viennent avec une attente, ils ont envie d’un fusain parce qu’ils ont un portrait de leur grand-mère réalisé ainsi, d’une sanguine par tradition familiale… Alors que j’étais plutôt spécialisée dans les pastels, la sanguine m’a
été beaucoup demandée, surtout pour les portraits d’enfants. Et petit à petit, l’huile a pris plus d’importance, surtout pour des grands portraits.

Utilisez-vous une palette de couleurs particulière pour les portraits ?

Je suis assez partisane de travailler avec très peu de couleurs. Les dominantes sont le noir, le blanc, le rouge et l’ocre. Je n’emploie que très peu de bleu, très peu de vert… Les autres nuances, je les emploie uniquement en final, si la personne a une particularité, pour les yeux, une bague, un collier… À l’huile, je ne travaille qu’avec les peintures Old Holland : du blanc d’argent quand on peut en trouver, sinon du blanc de titane, le noir d’ivoire, le rouge Red Light, proche du terre de Sienne et l’ocre jaune pour les gens qui ont la peau plus ou moins mate.

Le travail des ombres demande-t-il un soin particulier?

Au moment de la pose, je travaille beaucoup sur l’éclairage, dans des pièces plutôt sombres. Léonard de Vinci disait : « Pour faire un portrait, je me mets dans une arrière-cour, j’attends qu’il soit 5 heures du soir et je place une bâche noire au-dessus du modèle, pour être certain que toutes les nuances d’ombre et de lumière soient présentes ». C’est très important dans le portrait féminin, pour ne pas avoir d’éléments trop heurtés, pour créer des passages de tons entre la carnation et l’ombre. D’ailleurs, pour un portrait, on commence par les ombres. Une fois le dessin et la mise en place terminés, on procède alors en trois étapes : on commence par des marrons et des noirs très fluides, on pose ensuite la couleur de base de la peau et on termine par les lumières. En final, on revient sur les ombres.

Quelle attention portez-vous à l’arrière-plan ?

Personnellement, le portrait doit être l’essentiel, le reste est accessoire. C’est un parti-pris, je préfère que le visage soit mis en avant. Mais, parfois, on me demande un décor particulier. C’est toujours un peu délicat, parce que pour moi, c’est un ajout.

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